Pendant cinquante pages, Julie Wolkenstein nous balade. Sur l’autoroute A13, à l’arrière d’une Fiat 500, les genoux pliés à hauteur de tête. À bord du train Paris-Granville, arrêté pour une durée indéterminée en gare d’Houdan. Au milieu de voitures accidentées, dans le prégénerique de la série The Walking Dead. La destination de ces tours et détours se floute et se dérobe. Politesse des vulnérables, l’amusement est de mise, l’autodérision picote. D’où viennent les coups de volant de cette narration enjouée ? Des secousses d’un souvenir longtemps tenu à distance. Bienvenue dans le biotope du refoulé, où l’air peut se montrer faussement vivifiant. Même au bout d’une route traversant six romans sur huit publiés par l’autrice, en bord de mer, du côté de Saint-Pair. C’est clair comme de l’eau de roche lacanienne. L’évènement enfoui depuis sa toute petite enfance le fut d’abord comme son père et sa mère, qui passèrent sous silence la mort de leur jeune nourrisson Éric, petit frère de Julie, alors âgée de 20 mois. Pas de photos, peu de mots : Aucun témoin ne se souvient que j’aie posé la moindre question, que j’aie paru d’une manière ou d’une autre me soucier de quelque chose qui, à les entendre, ne m’était pas arrivé à moi.
Peut-on, à 50 ans passés, se réapproprier un pan de mémoire soigneusement découpé dans des langes ? Julie Wolkenstein pose la question dans ce livre autobiographique respectueux de tous les mutismes, à l’affût du vacarme qu’ils couvrent. Elle fait parler ses propres images mentales, revisite ses croyances, réinterprète les coïncidences. Elle relit les articles de son père, alors chroniqueur au Monde, à la lumière de cette perte tue. Interroge les témoins qui ne savent plus, ou dont les certitudes sont des remparts. Observe la spirale des ondes autour de ce secret de famille, capables de faire vaciller ses propres enfants. La densité émotionnelle de son récit émane de son acceptation du fait que la vérité se désagrège avec le temps, pour devenir multiple. Il y a dans son écriture une forme élégante et singulière de fatalisme aux aguets, qui s’appelle la pudeur.

