Hélène Cixous – Un vrai jardin

« Je pénétrai sans méfiance, c’était un vrai jardin ; dès la grille on voyait que la terre existait. Puis la grille se ferma doucement et l’on était dans le jardin. Dehors et assez loin, les gens allaient à la guerre. Quelques bombes tombaient et secouaient la toile de tente. Il y avait longtemps qu’on ne l’appelait plus le ciel parce que d’ici-bas on le voyait se déchirer et s’effranger au-dessus des murs. La terre sentait bon.
J’avais un nom. La ville avait un nom, et tout le monde en avait un sauf le jardin qui s’appelait seulement le jardin parce qu’il n’y en avait qu’un. Comme personne ne m’appelait, mon nom finit par tomber en désuétude. Pendant un certain temps, quelques années, je le prononçai à haute voix certains jours, au cas où les choses changeraient et où les gens recommenceraient à se parler. A vrai dire je n’y croyais pas mais une obscure fidélité me dictait encore ses lois. Ainsi je n’avouai jamais à voix haute que j’étais heureux d’avoir pénétré dans le jardin parce qu’il n’avait justement pas de nom et qu’à part les coléoptères, les lépidoptères, les gardiens des allées, les bonnes et les enfants, j’étais seul. »
H.C.

 

PDF

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut